Critique : Femmes, Philippe Sollers

« Elle a dit ‘roman’ comme elle aurait dit ‘shit’… Merde… Avec un mépris … Etrange, cette dépréciation, et en même temps cette crainte… La vie mentale de Jane est pourtant un roman incessant. Les uns, les autres, ce qu’ils font, qui ils ont vu, ce qu’ils ont dit, comment ils étaient habillés, leurs voyages, leurs liaisons, tel dîner, telle confidence… Mais ça ! pour elle, c’est la vie, ça ne doit pas être écrit. On doit écrire pour penser ou, à la rigueur, pour poétiser en profondeur. Pas de reflet qui pourrait faire apparaître que l’on vit comme un simple reflet. Elle est elle-même un personnage de roman, mais elle ne veut pas le savoir. Elle pressent là un danger, une possibilité catastrophique, l’horreur d’une vérité qu’il vaut mieux éviter. Quelque chose comme l’increvable, et sourde, et patiente, indestructible vérité nouée en famille, justement… »

 

Le narrateur de Femmes, journaliste américain, livre ses réflexions sur le monde de son époque (les années 1980), et sur des questions plus ou moins métaphysiques. Et ce à travers un prisme particulier : les femmes. Cyd, Anglaise sulfureuse, Flora, stéréotype de « l’hystérique », Ysia, mystérieuse Chinoise, mais aussi son épouse Deb, et bien d’autres.

 

Les premières pages de Femmes créent un mélange de dégoût et de fascination. On y rencontre un narrateur misogyne (« Le mot est faible. » déclare-t-il lui-même) qui pourrait passer pour la version intellectuelle d’un personnage houellebecquien. Au fil de l’œuvre, cependant, cette parenté s’estompe, pour dessiner un personnage plus proche de ceux de Céline – on trouvera d’ailleurs plusieurs allusions explicites à ce dernier. Même au bout des 667 pages, il reste difficile d’éprouver un quelconque lien affectif envers lui tant il semble froid, et pourtant le lecteur ne peut s’empêcher de le suivre jusqu’au bout.

 

A travers la pluralité de femmes que le roman présente, on en revient pourtant toujours à l’idée d’une essence de celles-ci. Si les personnages féminins peuvent sembler complexes au début de l’œuvre, le lecteur est vite détrompé : ces femmes sombrent trop rapidement dans la stéréotypie, à tel point que l’on se demande si cet effet n’est pas voulu par l’auteur lui-même.

Principalement présents pour servir les scènes sexuelles, ces personnages féminins ne semblent finalement que des prétextes : à partir des femmes, le narrateur s’attèle en réalité à la tâche ambitieuse d’embrasser tous les aspects de l’Occident. Monde de l’édition, des médias, communisme, féminisme (est-il besoin de préciser que celui-ci revêt dans l’œuvre une image déplorable ?), crises économiques, terrorisme, amour… Le narrateur n’est peut-être rien d’autre qu’un individu de son époque.

Si certaines idées développées peuvent évoquer Houellebecq, la comparaison s’arrête au niveau poétique : l’écriture se veut, précisément, poétique. On prend goût à cet usage des points de suspension, comme des silences ou des inspirations, en contraste avec l’hyperactivité professionnelle et sexuelle du narrateur. L’écriture présente même une certaine forme de raffinement, mais on regrette parfois que ce dernier sombre dans la pédanterie. Les réflexions métaphysiques ne peuvent parfois s’empêcher de glisser vers de la philosophie de bas-étage, maladroitement cachée par de jolis mots. Le roman présente certaines longueurs, un lecteur un peu sévère pourrait presque soutenir que l’ensemble de la partie VII n’est qu’une excroissance inutile. De même, si les références littéraires sont le plus souvent habilement intégrées et soumises à réflexion, il faut parfois faire face à des citations trop longues qui peuvent passer pour du remplissage, voire de l’étalage de culture.

 

Il serait une grave erreur d’aborder ce roman comme un roman « à thèse », et non comme les réflexions d’un narrateur fictif dont la parole n’engage que lui. Sollers semble nous le rappeler en dotant son personnage d’une mauvaise foi qui en deviendrait presque comique (« Comme si j’avais une seule fois avoué à l’une d’elles qu’elle m’ennuyait à mourir !… Ou que sa bouche était trop grosse… Pas assez… Sa voix blessante… Ses gaffes accablantes… Non, non, jamais ! Gentleman ! »). Car oui, il semble bien que Sollers s’amuse : à travers le personnage de S., qui semble suggérer un double de l’auteur, ce dernier trouble constamment la distinction auteur / narrateur, en même temps qu’il l’exhibe. Le roman semble sans cesse rappeler qu’il n’est jamais qu’un roman. En effet (ou effectivement comme on pourra le lire), pour analyser la société, c’est le langage lui-même que le narrateur choisit d’étudier. Des jeux sur les mots et leur prononciation, des spéculations sur leur origine (parfois délectables, parfois peu convaincantes), la réflexion s’étend à la syntaxe, aux grands auteurs (la fascination pour Joyce est évidente) et aux textes dits fondateurs. Si le roman est empreint d’une religiosité provocatrice, il s’agit, en réalité, d’aborder la Bible elle-même dans sa dimension poétique. Car enfin, contrairement à ce qu’il prétend, ce roman n’a pas pour sujet les Femmes, mais bel et bien la littérature.

 

Eloïse Beaumeunier – Nouvelle contributrice CYI

 

Photo : LPLT / Wikimedia Commons

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