Critique : Home, Toni Morrison

Frank stood and, massaging his knuckles, moved quickly, half running, half loping back to the train. He was either ignored or not seen by the repair crew. Inside the door to the coach section a porter eyed his blood-stained hands and dusty clothes but said nothing. Fortunately, the toilet was near the entrance so Frank could catch his breath and clean up before walking down the aisle. Once seated, Frank wondered at the excitement, the wild joy the fight had given him. It was unlike the rage that had accompanied killing in Korea. Those sprees were fierce but mindless, anonymous. This violence was personal in its delight. Good, he thought. He might need that thrill to claim his sister.

 

Frank Money, rescapé de la guerre de Corée, reçoit une lettre lui indiquant que sa sœur Cee est sur le point de mourir. S’ensuit un périple dans les Etats-Unis ségrégés des années 1950, propice aux analepses : surgissent les souvenirs de guerre de Frank, mais aussi (surtout ?) de son enfance dans la ville morose de Lotus. La trame semble se construire comme un puzzle, au gré des souvenirs de Frank et de ceux d’autres personnages.

 

Le contexte choisi pourrait prêter au misérabilisme d’une Joan Riley : il n’en est rien chez Toni Morrison. La subtilité y est le mot d’ordre, la suggestion plutôt que l’explicite. Aussi l’auteure parvient-elle à nous dépeindre des personnages complexes qui, loin d’être des héros ou des prophètes, sont simplement des gens. Mieux : des gens ordinaires, auxquels la finesse de l’écriture rend à la fois leur banalité et leur singularité. Le lecteur accède à l’intériorité de personnages plutôt inattendus, procédé qui permet d’éviter le stéréotype, et Toni Morrison parvient à déployer l’inconscient de ses personnages – surtout celui de Frank – sans avoir la prétention d’élaborer des théories freudiennes.

 

Si le roman questionne les notions d’identité et d’appartenance, à travers des personnages bataillant pour accéder à la société blanche, il a aussi l’intelligence de ne pas répondre à des questions qu’il sait bien trop complexes. Les liens à la famille – qui n’est finalement pas toujours celle à laquelle on s’attendait – l’attachement à la terre – la morne et morte Lotus semble un personnage à part entière – sont des questions constamment soulevées, auxquelles une réponse simpliste n’est jamais imposée au lecteur.

 

S’il y a du glauque chez Toni Morrison, il s’agit d’un glauque profond, intime, intelligent, et par là mille fois plus terrible que ce que l’on pourrait trouver dans un roman aussi mauvais que The Unbelonging. La narration paraît toujours teintée de ce qu’on pourrait appeler un « optimisme réaliste » : les personnages savent bien que, de toute façon, il faut continuer à vivre. L’auteure fait même preuve d’humour, jouant avec des échos à ses propres œuvres et avec sa propre renommée : le nom de Morrison apparaît parfois, subrepticement, dans la narration, comme un clin d’œil à ses lecteurs. Plus sérieusement (peut-être), elle questionne le pacte lecteur – narrateur – auteur et la confiance dans ce dernier, dans les passages en italique où Frank semble dicter son histoire.

 

Home est un roman qui se lit moins facilement que ce que l’on pourrait croire : sa beauté réside moins dans l’ensemble constitué que dans les détails qui le constituent. Il n’est pas un roman historique : le lecteur n’apprend rien sur les Etats-Unis des années 50. Morrison a préféré, avec brio, immerger son lecteur dans la subjectivité de ses personnages, et dans un cadre spatio-temporel toujours flottant.

 

Eloïse Beaumeunier – Contributrice CYI

 

Photo : Angela Radulescu – Flickr (licence)

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