De ceux qui aiment se détester

En cette période de campagnes électorales, l’importance des médias dans le débat, et leurs liens plus ou moins proches avec les hommes politiques — eux qui une fois aux responsabilités représenteront les dits pouvoirs publics —, est plus que jamais au centre des enjeux. Notre histoire est jalonnée d’exemples marquants, mettant en exergue une frontière toujours plus poreuse entre pouvoirs publics et médias.

 

Longue fut la bataille pour la liberté des médias dans l’hexagone. Bien qu’acquise en 1881 après la commune de Paris, ce n’est qu’un siècle plus tard que celle-ci devint pleine et entière avec l’autorisation sous Mitterrand de la création de radios et télévisions privées, puis l’année suivante (1982) de la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel. Mais le sujet ne serait que de peu d’intérêt s’il n’était que législatif. C’est avant tout un rapport de force entre un pouvoir et un contre-pouvoir, celui qu’on appelle « 4th estate » outre-Atlantique, qui a pu notamment pousser Nixon vers la sortie, une fois révélé le scandale du Watergate. Nous ne sommes chez nous pas en reste, l’affaire Dreyfus en étant un exemple évident d’application du contre-pouvoir médiatique, nécessaire à l’exercice démocratique.

 

Oui la frontière est mince entre médias et pouvoirs publics. Jusqu’à la présidence Sarkozy, le chef de l’Etat nommait arbitrairement les présidents de France Télévision et Radio France. Temps révolu avec Hollande ? Oui et non. Le CSA a endossé cette responsabilité, mais a également subi des pressions du Président lui-même lorsque sa protégée ne fut pas désignée. Ce qui ne doit pas être perdu de vu dans ces relations ambiguës, c’est avant tout le rôle donné aux médias : informer. Parfois en s’attaquant aux pouvoirs publics, parfois en les servant via le jeu politique. De Gaulle l’avait bien cerné, au-delà de son légendaire bien que fantasmé discours du 18 juin ; il s’est aussi vite adapté au format télévisuel. Preuve en est son allocution du 23 avril 1961 dénonçant le « pouvoir insurrectionnel » établi par les généraux putschistes d’Alger, ou dans un style moins grave, lors de ses conférences de presse, donnant un spectacle dont se délectait une assemblée de journalistes conquise. Un rôle d’influence évidemment utile pour se faire réélire en 1965.

 

Une arme politique, mais à double tranchant. N’est-ce pas ce même de Gaulle qui s’en est trouvé dépassé lors de mai 68 ? Où dans un exemple plus léger et récent, François Hollande a-t-il bien fait de passer autant de temps avec des journalistes ? Les remous et l’incompréhension provoqués par la sortie du livre Un Président ne devrait pas dire ça répondent d’eux-mêmes. Si les pouvoirs publics peuvent être décriés pour leur utilisation des médias, ces derniers ne sont pas pour autant plus appréciés, la connivence entre les deux entités étant trop évidente. Dans ce rapport, la question centrale est en réalité la suivante : à qui profite cette proximité ? Le besoin pour le pouvoir d’être entendu et celui pour les médias de maximiser l’audience implique ce consentement mutuel. Bien que cet amour puisse être difficile…

 

Je t’aime, moi non plus. Plus les années passent, plus ces relations se tendent et se distendent. Ces derniers temps, la mode est à la critique permanente du système médiatique, accusé (parfois à raison) de s’attarder sur des choses qui n’en valent pas la peine, ou de trahir le sens général des discours. Les récents débats de la primaire de la droite et du centre l’ont parfaitement illustré, particulièrement le dernier du premier tour, Pujadas étant la cible des banderilles des sept candidats, Fillon et Sarkozy en tête. Ravis donc de faire le tour des matinales, plus encore de les dénigrer. Le rapport de force semble jouer de plus en plus en la défaveur de médias, laissés pour comptes. Eux qui sont pourtant essentiels aux pouvoirs publics, qui a levé le petit doigt pour défendre les salariés d’i-Télé lors de ces 31 longs jours de grève face à la dérive autoritaire Bolloré ? Ils se comptent sur les doigts d’une main. Un accord a finalement été trouvé, mais n’évitera pas les départs massifs au sein de la chaine, qui a d’ores et déjà perdu nombre de ses poids lourds (Jean-Jérôme Bertolus, Michaël Darmon, Olivier Ravanello, Emmanuel Goubert…). Ce mouvement soulève encore la question de l’indépendance des médias : les pouvoirs publics doivent-ils se mobiliser pour l’indépendance des journalistes d’une chaine privée ?

 

L’affaiblissement des médias face aux pouvoirs publics tient aussi beaucoup des résultats sur les premiers intéressés : l’opinion publique. Désavoués, les médias ne sont plus aussi influents qu’ils ont pu l’être. La récente élection de Trump en est un exemple phare, lui qui était décrié dans tant de médias et donné perdant par les instituts de sondage. Alors quel avenir pour les médias ? Quel avenir pour la relation qu’ils entretiennent avec l’opinion et les pouvoirs publics ? Comment faire que leur liberté ne soit pas annihilée par la puissance de groupes privés ? Ce sont autant de questions d’ampleur, qui trouveront sans doute des éléments de réponse le 30 novembre prochain lors de la conférence de Mathieu Gallet à Audencia.

 

Alban de Poulpiquet – Contributeur CYI

 

Crédit photo : Intervoice TM – Flickr

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