Le cas grec, une leçon pour la zone euro

Cette année, deux grands feuilletons ont marqué le mois de juillet : le premier est attendu chaque année par des milliers de personnes et voit s’affronter les meilleurs coureurs cyclistes de la planète. L’autre a agité toute l’Europe et en particulier la zone euro : il s’agit du cas grec et de la négociation du nouveau plan d’aide. Alors que les parlements nationaux ratifient l’accord obtenu après des négociations marathon, le spectre d’une sortie de la Grèce de la zone euro semble s’éloigner. Pendant plusieurs jours, la Grèce a cristallisé toutes les attentions, tous les experts ont donné leur avis. Donc pourquoi revenir sur cet épisode ? Parce qu’il illustre tous les problèmes que connait la zone euro…

 

Une surmédiatisation inutile

Cet aspect n’est pas propre à la zone euro mais il était frappant pendant les négociations qui ont conduit à l’accord du 13 juillet : chaque « crise » bénéficie d’une couverture médiatique exceptionnelle. Les chaines d’information en continu parlaient quasiment exclusivement des discussions entre les ministres de l’euro zone. Il est évident que les négociations pour ce nouveau plan d’aide méritaient une couverture particulière. Cependant, il est inutile d’en parler 24h sur 24h car la surmédiatisation a deux conséquences néfastes : elle transforme un problème en une catastrophe (ce qui génère une inquiétude supplémentaire inutile) et provoque une déformation de l’information (la moindre déclaration est décortiquée, analysée sous tous les angles). Par ailleurs, le temps de parole dédié au cas grec aurait pu être mieux utilisé : au lieu de proposer des débats sans intérêts opposants différents spécialistes, des explications sur le rôle de la BCE et du FMI, institutions dont les missions restent encore relativement méconnues, auraient été plus pertinentes. Mais visiblement, le champ lexical de la « crise » est plus accrocheur…

 

L’entrée problématique de la Grèce dans la zone euro

La Grèce n’aurait jamais dû entrer dans la zone euro car elle ne remplissait pas les conditions d’entrée. Pour asseoir la crédibilité de la zone euro, les pays candidats devaient remplir un certain nombre de critères économiques (au niveau du taux d’inflation, du taux d’intérêt, de l’endettement, …). Le respect de ces critères devait garantir une certaine convergence des économies et ainsi réduire l’impact de chocs asymétriques (crises qui ne touchent pas de la même façon tous les pays d’une zone). Lors de son entrée dans la zone en 2001, la Grèce ne remplissait pas tous ces critères. Pourtant, grâce à l’aide de Goldman Sachs et d’Antigone Loudiadis (spécialiste des produits financiers complexes chez GS), la Grèce a pu, par exemple, maquiller les chiffres de son endettement, permettant au passage à la banque américaine de réaliser d’importants profits. Marc Roche décrit avec beaucoup de pédagogie la manipulation opérée par la banque dans son livre La Banque. Il explique également que la manœuvre a été facilitée par les déboires d’Eurostat, l’INSEE européen (qui alors devait harmoniser les statistiques de chaque pays avec le passage à l’euro).

 

Pourquoi rappeler cet épisode ? Parce qu’il est révélateur d’une pratique européenne (mais pas seulement), le maquillage de comptes, et d’une faiblesse des institutions de contrôle. Pour beaucoup d’européens, les grecs en sont les grands spécialistes (à son arrivée au pouvoir, Georges Papandréou avait dévoilé le « vrai » déficit grec par exemple). Mais, au fond, quasiment tous les pays de la zone euro ont maquillé ou maquillent certains de leurs chiffres. Régulièrement, il est reproché au gouvernement français d’arranger les chiffres du chômage. Une véritable transparence permettrait d’éviter certains accidents. A ce titre, l’accord du 13 juillet est une bonne nouvelle car il prévoit l’indépendance de l’institut national grec de statistiques et la création d’un comité budgétaire indépendant. En outre, les autorités européennes ont été trop laxistes quant au respect des critères, qui sont certes arbitraires mais pas dénués de sens. La France et l’Allemagne ont aussi bénéficié de la largesse des institutions européennes, ce qui n’est pas normal. Il est important de garantir une véritable indépendance aux institutions pour qu’elles puissent sanctionner les pays qui ne respectent pas leurs engagements.

 

Une réaction trop lente et insuffisante

Après 17 heures non-stop de négociations, la Grèce et le reste des pays de la zone euro sont parvenus à un accord. Globalement bien accueilli par les marchés, cet accord à l’arraché est pourtant décevant. Selon François Hollande, « la crédibilité de l’Europe aurait été atteinte s’il n’y avait pas eu d’accord ». Il est vrai que trouver un accord était impératif pour la crédibilité de la zone euro, cependant les longues négociations et le référendum en Grèce ont largement entamé cette crédibilité. La question grecque ressemble de plus en plus au shutdown aux Etats-Unis, c’est-à-dire un problème grave qui revient régulièrement sur le devant de la scène mais que l’on pourrait régler, à chaque fois, beaucoup plus vite. Le shutdown a profondément entamé l’image de la classe politique américaine, car il démontre l’absence de dialogue et la volonté des partis de défendre leurs intérêts propres. Il suffit de remplacer les mots « shutdown », « américaine » et « partis » par respectivement « cas grec », « européenne » et « pays » dans la dernière phrase pour comprendre que l’Europe s’expose aux mêmes critiques.

 

Les négociations n’ont pas été seulement trop longues, l’accord final est aussi insuffisant. Comme souvent, le choix a été fait d’un accord a minima, qui s’avère n’être qu’une rustine. L’Allemagne a, par exemple, fait pression pour qu’il ne soit pas question d’effacer une partie de la dette grecque (pratiquer un haircut comme on dit dans le jargon). Pourtant, le haircut semble inévitable (notamment pour Christine Lagarde) alors que la dette grecque a atteint le niveau de 177% du PIB. Benoit Coeuré, le représentant français à la BCE, a même déclaré que l’allègement de la dette grecque « ne faisait plus débat ». Le plan négocié prévoit simplement un possible moratoire sur les intérêts versés et un allongement de la durée des prêts si la Grèce parvient à dégager un excédent primaire. En refusant le haircut aujourd’hui, la zone euro ne fait que repousser l’inévitable. Alors qu’en acceptant d’effacer une partie de la dette grecque, la zone euro arrêterait de subir et le message délivré aux marchés (et au monde) serait tout autre.

 

Par ailleurs, Dominique Strauss Kahn souligne, à juste titre, le manque de solidarité dont fait preuve une partie de la zone euro sur le cas grec. Il est utile de rappeler que pour qu’une union monétaire soit une zone monétaire optimale, il faut qu’il y ait des transferts budgétaires entre les différents membres de l’union (afin d’aider les pays en difficulté). Ces transferts existent entre les Etats américains, mais pas entre les pays de la zone euro. Accepter un haircut, c’est d’une certaine façon une première étape dans la mise en place d’un véritable système de transferts entre les Etats.

 

Un accord humiliant pour la Grèce ?

Pour de nombreux observateurs, l’accord signé par la Grèce est humiliant pour elle et va encore demander aux grecs de faire de nombreux sacrifices. Selon Charles Wyplosz (dans l’Express), les négociations ont abouti à « un arsenal intrusif jamais vu, que même le FMI n’aurait pas osé imposer ». L’accord apparait comme une humiliation surtout à cause de l’attitude d’Alexis Tsipras, le premier ministre grec. Son référendum rendant tout accord humiliant alors même que la Grèce ne pouvait pas s’en passer ! De plus en plus d’économistes remettent en cause l’attitude du gouvernement grec, qui joue un double jeu pour conserver à la fois les faveurs de ses partenaires européens et l’appui des citoyens grecs.

 

En outre, sans minimiser les sacrifices demandés aux grecs depuis 5 ans, beaucoup de réformes prévues par l’accord semblent logiques. L’exemple le plus frappant de cela est la hausse de la TVA, dont le taux principal devrait passer à 23%. Cette mesure est contestée par certains économistes puisqu’elle va réduire fortement la consommation des grecs et donc certainement la croissance grecque. Or, on ne peut imaginer que la Grèce puisse tenir ses engagements sans croissance. Cependant, la plupart des pays de la zone euro ont déjà augmenté leur taux de TVA. En Espagne, la TVA est de 21% suite aux mesures du gouvernement Rajoy. Augmenter la TVA n’est donc pas une punition infligée uniquement aux grecs, d’autant plus que les grecs bénéficient encore d’un taux réduit (6%) pour les biens culturels contrairement aux espagnols par exemple. Beaucoup de pays européens ont réformé leur système de retraite et ont privatisé un certain nombre d’entreprises, deux exigences également prévues par l’accord de juillet. La Grèce a (encore) accepté de faire de nombreux sacrifices mais il ne faut pas oublier que d’autres pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal sont aussi passés par là.

 

L’équation insoluble : dette + austérité = croissance ?

Comme nous venons de l’évoquer avec l’exemple de la TVA, la plupart des mesures que doit mettre en place la Grèce risque encore de réduire sa croissance. Le mécanisme est connu : l’Etat dépense moins et augmente les impôts, ce qui entraine une baisse de la consommation et de l’investissement, ce qui signifie une baisse de la croissance et donc moins de recettes pour l’Etat et une hausse de ses dépenses (allocation chômage). Le FMI, via son économiste en chef Olivier Blanchard, avait reconnu avoir sous-estimé les effets récessifs de l’austérité. La Grèce doit en parallèle mener un certain nombre de réformes structurelles, celles-ci auront un effet positif à long terme mais font des perdants à court terme (c’est le cas des réformes visant à flexibiliser le marché du travail).

 

Toutefois, certains pays ont réussi à obtenir des résultats certes fragiles mais encourageant en menant une politique d’austérité. L’Espagne, où le gouvernement de Mariano Rajoy a mis en place d’importants plans d’austérité, est présentée par la BCE comme un bon élève. En 2013, l’Italie a réalisé un excédent primaire de 4%. Même la Grèce a obtenu quelques résultats : fin 2014, le gouvernement grec annonçait avoir dégagé un excédent primaire de 1,5%.

 

Faut-il sauver le soldat Grèce ?

Plus le temps passe, moins le « Grexit » est un sujet tabou. Quelles seraient les conséquences d’une telle décision ? La plus importante est certainement un défaut partiel ou total de la Grèce, car cette dernière ne bénéficierait plus du soutien de la zone euro. En 2014, le soutien financier à la Grèce coûtait 42,2 Mds à la France, soit 1,5% de son PIB. L’assistance à la Grèce a donc un coût certain mais ne ruine pas non plus la France. La dette grecque est évaluée à 312 Mds, ce qui semble énorme. Mais lorsqu’on compare aux 710 Mds d’euros de capacité de prêts du Mécanisme Européen de Solidarité (adossée à celle du Fonds Européen de Stabilité Financière), les perspectives ne sont plus les mêmes.

 

Sauver la Grèce est impératif, non pas pour des questions financières mais pour une question d’image. L’image de la zone euro se retrouverait fortement dégradée et des pays comme l’Espagne ou l’Italie pourraient devenir de nouvelles cibles. En effet, si la zone euro est incapable de résoudre la crise grecque, il est impensable qu’elle puise gérer le cas espagnol ou italien (l’économie italienne étant 4 fois plus importante que l’économie grecque). Pour sauver la Grèce, il est peut-être temps de changer notre méthode. Les mesures mises en place depuis 5 ans ne semblent pas vraiment porter leurs fruits et les réformes structurelles n’auront un impact bénéfique que dans quelques années. L’économie grecque étant de taille relativement modeste, il faut considérer l’option d’un plan de relance couplé à la poursuite des réformes structurelles. Il faudrait faire appel au MES pour financer cette relance. Pourquoi tenter ce pari ? Car le seul risque pris serait celui de la réussite et d’un endettement un peu plus important pour la zone euro…

 

J’aimerais finir sur une note positive : visiblement, cet énième accord arraché à la dernière minute a eu le mérite de faire réfléchir les dirigeants européens. Le problème n’est pas grec, il est européen : il faut approfondir les liens entre les pays membres de la zone euro. Cette volonté de renforcer les liens s’est traduite le 14 juillet par la proposition de François Hollande de créer un parlement de la zone euro. L’idée va dans le bon sens même si elle se heurte à une limite de taille : quelle place pour ce parlement entre les parlements nationaux et le parlement européen ? La proposition de Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand, de doter la zone euro d’un budget est très intéressante. En tout cas, la zone euro a conscience que le problème ne réside pas dans le comportement de quelques pays mais qu’elle doit changer, assurer une meilleure convergence entre les pays. Et c’est une excellente nouvelle !

Source : Dennis Skley – Flickr

A propos Adrien Dorel

Fondateur de Claim Your Ideas - Etudiant à l'EDHEC & membre de Develop EDHEC Social Business

Une réflexion au sujet de « Le cas grec, une leçon pour la zone euro »

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