Le fantasme

La presse française, et en particulier la presse économique, ne cesse de nous abreuver d’articles soulignant la vigueur de la croissance économique chinoise. Et en effet, depuis trente ans l’économie chinoise a cru de 10% par an en moyenne. Si certains s’inquiètent déjà de la « faiblesse » de son taux de croissance lors du dernier semestre – « seulement » 6,9% – tout le monde s’accorde à dire que la croissance chinoise continue à faire rêver les Français et les habitants des autres pays touchés par la Great Recession. Pourtant, l’économie et la société chinoise restent assez largement méconnues. Face à un tel fantasme, notre devoir est de prendre du recul sur l’immédiateté journalistique ainsi que sur l’indicateur de richesse qu’est le PIB et de considérer l’histoire du capitalisme ainsi que d’autres indicateurs également pertinents – voire même plus. Cette démarche est nécessaire afin de mieux comprendre la nature de la croissance chinoise et ses retombées, et donc de savoir si le regard admirateur que nous portons sur cette nouvelle (super-)puissance économique est bien fondé.

 

Quarante-huit ans sont passés depuis que Deng Xiao Ping, ex-président chinois, a œuvré pour l’ouverture économique de la Chine. Depuis lors, les gouvernements n’ont cessé de favoriser la capitalisation et la libéralisation de leur économie tout en conservant intacte une grande partie des monopoles d’Etat et des subventions. Ce processus de réforme, d’une économie socialiste vers une économie de marché, couplé à une population sous-payée ont permis à la Chine de croître très rapidement. Aujourd’hui, la Chine est la deuxième puissance économique mondiale et pourrait dépasser les Etats-Unis aux alentours de 2050.

 

Pourtant, d’un point de vue théorique comme empirique, la transformation et la croissance de l’économie chinoise, aussi impressionnantes soient-elles, n’ont rien de neuf. En 1956, Robert Solow et Trevor Swan théorisaient la « convergence conditionnelle » entre les pays qui ont sensiblement les mêmes caractéristiques (productivité, matières premières, population, etc.). De même, bien avant la Chine, de nombreux pays dits émergents, tels que le Japon puis la Corée du Sud, ont déjà entamé voire achevé leur rattrapage économique relativement au reste des pays développés. Cela dit, la Chine donne tout de même du fil à retordre aux politologues et aux économistes. Ils s’interrogent notamment sur la pérennité de la coexistence entre la dictature et l’économie de marché ou encore sur les conséquences de la progression du niveau de vie moyen des Chinois sur l’économie mondiale.

 

Puisque le mythe sur l’originalité de la croissance chinoise est désormais levé, rentrons plus en détail dans notre sujet. Quelles sont les retombées d’une telle croissance économique ? Globalement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : la balance commerciale chinoise est très largement excédentaire (7,7% de son PIB avant la crise, encore 3,7% en 2014), la Chine est devenue la créancière des Etats-Unis (elle détient plus de 25% de la dette américaine), elle parvient même à changer l’équilibre de certains marchés, en particulier ceux des matières premières (cf. Quand la Chine change le monde, Erik Izraelewicz, 2005, Grasset & Fasquelle). A l’échelle nationale, on peut considérer que la prolifération de voitures Tesla, Bentley et Porsche dans les rues de Shanghai et de Pékin est un signe d’enrichissement de la population. Depuis une vingtaine d’années, on parle surtout de l’émergence d’une « classe moyenne chinoise ».

 

Analysons de plus près cette dernière affirmation. Qui fait partie intégrante de cette « nouvelle classe » ? Même si les définitions sont nombreuses et variées, on considère souvent que la classe moyenne regroupe les individus dont le revenu disponible est compris entre 70% et 150% du revenu médian national. Selon un rapport de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales paru au début de l’année 2010, environ 23% de la population urbaine chinoise fait partie de la classe moyenne. Ce pourcentage est similaire à ceux qui concernent les pays les plus développés comme les Etats-Unis, le Japon ou encore l’Allemagne et la France. Néanmoins, en Chine, la part de la population urbaine est particulièrement faible – un peu plus de 54% en 2015 contre 79% en France selon la Banque mondiale (http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SP.URB.TOTL.IN.ZS) – ce qui signifie que la classe moyenne chinoise ne représenterait en fait que 174 millions de chinois, soit environ 12,4% de la population totale. A titre de comparaison, Eric Maurin et Dominique Goux (Les nouvelles classes moyennes, 2012, Seuil) estiment que la classe moyenne française représente environ 30% de la population totale française. Finalement les retombées économiques de la croissance chinoise semblent assez limitées.

 

Néanmoins, ne peut-on pas laisser le bénéfice du doute à la Chine ? Après tout, l’émergence de la classe moyenne en France ne s’est faite que pendant les Trente Glorieuses (1945-1973), soit plus d’un siècle après la première Révolution industrielle (1830-1860). Cet indicateur de développement reste implicite et imparfait. Pareillement, même si les populations rurales sont souvent contraintes de migrer vers les villes dès lors que l’économie nationale s’industrialise au détriment du secteur primaire, le taux de population urbaine ne suffit pas pour douter des fruits de la croissance chinoise.

 

Malgré tout, gardons ces données en tête et tournons nous vers d’autres indicateurs, sans doute plus fiables et parlants. Prenons de célèbres seuils comme ceux de la pauvreté relative et absolue. Le premier indique le pourcentage de la population vivant avec moins du revenu médian du pays concerné, le second ceux qui ont moins de 1 dollar par jour. Si la Banque Mondiale a d’abord déclaré être confiante quant aux efforts faits par la Chine pour réduire la pauvreté, elle s’est ensuite ravisée en publiant en Mai 2008 un article intitulé : « China is poorer than we thought, but no less successful in the fight against poverty » (Shaohua Chen and Martin Ravallion, Policy research working paper, n°4621, Development Research Group, World Bank). Elle estime que la pauvreté absolue s’élève à 15% de la population chinoise, 35% pour la pauvreté relative. En France, la pauvreté relative concerne 14% de la population. Il est évidemment tout aussi pertinent de comparer les profondes inégalités (accès à l’eau salubre, équipements sanitaires, couverture santé, de revenus, etc.) entre les zones urbaines et rurales chinoises (voir Tendances de l’économie chinoise, bulletin de l’IDREC n° 28, 2006). Face à ces chiffres le doute n’est plus permis, la croissance chinoise ne profite pas à tous de manière égale et/ou équitable.

 

Pour autant, il est nécessaire de considérer et d’utiliser ces données chiffrées avec prudence car le gouvernement chinois n’est pas toujours transparent. Il n’est pas impossible que certaines données soient, et c’est un euphémisme, « imparfaites ». A ce propos, le responsable en chef des statistiques économiques chinoises nommé en Avril dernier, Wang Baoan, a été arrêté en tant que suspect dans une affaire de corruption.

 

Dès lors, que dire ? Si quelques fantasmes sont parfois partagés, il n’est pas inutile de les interroger. Le rattrapage économique de la Chine par rapport aux pays développés est indéniable. Mais il est impossible de comparer légitimement le taux de croissance chinois et français (allemand, anglais, américain, peu importe) si l’on ne tient pas compte des caractéristiques et des défis économiques propres aux pays comparés. Par conséquent, désirer de telles performances économiques relève sans doute de la jalousie et montre une méconnaissance notoire de la répartition de la croissance chinoise.

 

Camille Gioffredi – Nouveau contributeur CYI

 

Photo : glaborde7 – Pixabay

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