Mourir pour la patrie ?

Peu d’Européens sont prêts à mourir pour leur patrie. Il y a quelques jours, dans un entretien au Figaro, le philosophe Luc Ferry interprétait cette disposition comme un triomphe de l’Occident, et non comme un symptôme de la décomposition de notre civilisation[1]. Nous ne sommes plus prêts à mourir pour des idées, des croyances, abstraites, mais nous sommes prêts à nous sacrifier pour protéger autrui, pour sauver nos familles, nos voisins, nos connaissances. D’une dimension cosmique, notre dévouement s’est progressivement réduit à la seule dimension humaine. Nous sommes donc passés à un humanisme de proximité, un humanisme circonscrit à la sphère individuelle : notre voisin est au cœur de l’univers, centre de toutes nos attentions. C’est ce que nous dictent les valeurs de compassion et de partage.

 

Je dis que ce basculement se traduit par un plus étroit sens du devoir. Pendant les guerres médiques, les citoyens d’Athènes étaient prêts à mettre leur vie en jeu, à voir leurs maisons détruites par les Perses, au nom de la défense de la patrie, de la Cité. Aujourd’hui, nous ne nous sentons plus prêts à mourir pour la terre de nos pères car nous voulons accomplir nos destinées en dehors de tout schéma, de toute contrainte ; l’épanouissement personnel surplombe l’ordre cosmique. Peut-être aussi car le sacrifice n’en vaut pas la peine ? Parce que l’herbe est plus verte ailleurs et que nos talents méritent mieux, que la vie offre plus d’opportunités ? Auparavant, nous étions contraints par la religion, par les corporations, par la naissance ou même par les liens féodaux. De par le fait, nous devions répondre à l’appel, faire ce qui était exigé de nous. A l’heure où nous sommes libérés, qui peut exiger quoi que ce soit de nous ?

 

Le sens du devoir a trop été amoindri par la multiplication des « droits à ». Droit à l’emploi, droit aux congés payés, droit au logement décent, droit aux indemnités de licenciement, droit à la différence, etc. Beaucoup ont oublié que notre République ne se concrétise que dans l’équilibre des droits et des devoirs : ce que vous demandez à la République, vous devez le rendre. Par le civisme, par l’engagement.

 

Retrouvons notre sens du devoir, cultivons-le.

 

Alors que dès 1792 la jeune République était en danger, le révolutionnaire Saint-Just proposait, sur un modèle romain, que chaque homme serve la République de 15 à 25 ans en joignant l’armée [2]. Quelques jours après l’attentat islamiste à Nice, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve appelait les Français à rejoindre la réserve opérationnelle. Les deux ont raison. Le service actif de la nation fait de nous des citoyens d’élite. Le vote, l’urbanité, l’engagement (associatif, politique) peuvent nous redonner possession de nous-mêmes. La citoyenneté active, à la grecque, fait de nous un peuple souverain. Si le citoyen se morfond dans la passivité, laisse les autres décider à sa place, alors la tyrannie des minorités s’exercera. Car, comme disait Tamerlan, « mieux vaut être présent avec dix hommes qu’absent avec dix mille ». Or, un peuple dépossédé perd sa grandeur et retourne à l’état de minorité qu’évoquait Kant. Le déclin de Rome n’est-il pas aussi dû à la paresse des élites et à l’accommodement des populations ?

 

Sapere aude ! Dès lors que l’armée des citoyens se mettra en chambranle, nos ennemis trembleront, comme pendant la Révolution. Comme pendant la Guerre d’Indépendance américaine. Des individus se lèvent de partout et font corps autour d’une même idée. Autour d’une espérance positive. Autour d’une brillante volonté. Résistons encore à l’étranglement inexorable du temps. Car, si toutes les civilisations s’effondrent, comme l’Empire romain, l’Empire des Perses sassanides, l’Empire mongol et bien d’autres, elles le font d’autant plus rapidement que nous ne les soutenons pas. La France a déjà survécu à bien des cataclysmes, grâce aux héros qui ont su fédérer les masses autour d’eux : Jeanne d’Arc libérant Orléans, Napoléon rétablissant l’ordre au milieu de l’anarchie du Directoire, le Général de Gaulle créant la France libre le 18 juin 1940. Nous pouvons encore le faire.

 

Photo : La Rue Montorgueil de Claude Monet (1878)

 

[1] Article en ligne du Figaro : http://lefigaro.fr/vox/societe/2016/10/19/31003-20161019ARTFIG00248-luc-ferry-mourir-pour-des-idees.php

 

[2] Saint-Just et la force des choses, Albert Ollivier.

 

A propos Sacha Bianovici

Etudiant à l'EDHEC Business School. Passionné d'histoire, de politique, d'économie, et de voyages.

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