(Quelques) enseignements et enjeux de l’élection américaine

Ce matin, en nous réveillant, nous avons tous découvert le nom du nouveau président des Etats-Unis : Donald John Trump. Malgré les sondages qui donnaient gagnante Hillary Clinton, c’est bien le milliardaire excentrique qui succédera à Barack Obama le 20 janvier prochain. Même si les résultats sont encore frais, il est déjà possible de tirer quelques conclusions sur cette élection, qui est certainement l’événement le plus marquant de cette année 2016. Autant prévenir tout de suite, cet article n’a pas pour but d’être exhaustif mais plus de survoler les éléments les plus marquants.

1. L’erreur terrible des instituts de sondage

Quelle erreur des instituts de sondage ! Combien de sondages donnaient Donald Trump gagnant ? Aucun ! Et pourtant, le candidat républicain a gagné cette élection. Il est vrai que l’avance de la candidate démocrate s’était fortement réduite la semaine dernière mais tout de même, peu de gens aurait donné Hillary Clinton perdante. Alors comment expliquer cette erreur de la part des instituts de sondage ? Ils ont certainement mal anticipé la mobilisation de l’électorat américain en faveur de Donald Trump. L’explication réside peut-être également dans une mauvaise prise en compte des modifications des lois électorales dans plusieurs Etats américains (voir plus bas), qui ont eu pour conséquence la diminution de la participation d’électeurs issus des minorités (traditionnellement pro-démocrates).

 

2. Le rejet des « élites » de Washington

Si les causes de l’échec d’Hillary Clinton sont multiples, il est impossible d’occulter le fait que Donald Trump a parfaitement su tirer parti du fait qu’Hillary Clinton représente les élites politiques et économiques du pays. Si les américains n’ont jamais beaucoup apprécié les « élites de Washington », il semble que ce rejet soit encore plus marqué aujourd’hui. En effet, l’élite politique n’a jamais réussi à trouver de solution à la crise de 2007 dont une bonne partie des américains ressentent toujours les conséquences, crise qui, qui plus est, trouve son origine dans le comportement des élites économiques, comme les grandes banques.

Or Hillary Clinton est le parfait symbole de ces élites : proche de Wall-Street (beaucoup se sont inquiétés qu’elle puisse s’attaquer au Dodd Frank Act si elle était élue), elle est aussi impliquée en politique depuis plus d’une trentaine d’année. Elle n’a jamais réussi à se défaire de cette image, à convaincre les américains qu’elle n’était pas déconnectée de leurs préoccupations quotidiennes, ce qui lui a été probablement fatal.

 

3. Les journaux n’ont pas influencé l’élection (ou pas de la façon souhaitée)

Cette élection est historique à plusieurs titres : elle a notamment vu de nombreux journaux s’engager pour un candidat, ou plutôt pour une candidate. Ainsi plusieurs journaux ont appelé à voter Hillary Clinton. Si le soutien du New York Times n’est pas une surprise, la prise de position de USA Today ou de quotidiens conservateurs locaux (comme le Dallas Morning News ou l’Arizona Republic) en faveur de la candidate démocrate est beaucoup plus étonnante. Elle témoigne en tout cas d’un profond rejet par les médias de Donald Trump, souvent qualifié de « dangereux » pour les Etats-Unis. Ce choix de plusieurs journaux conservateurs est d’autant plus remarquable qu’il a été fait tout en sachant que cela entrainera une diminution du nombre de lecteurs.

Si on ne peut que se féliciter que la presse américaine ait pris ses responsabilités, force est de constater que ces appels n’ont pas été entendu par les citoyens américains ! Donald Trump a, là encore, habilement joué le coup en présentant ce rejet comme un complot de la part des élites contre sa candidature. Finalement, on peut penser que les multiples prises de position des journaux en faveur d’Hillary Clinton ont plus desservi la candidate démocrate qu’autre chose.

 

4. La réaction des partisans de Donald Trump lors des résultats

Les images des partisans de Donald Trump suite au résultat de l’élection m’ont particulièrement troublé : je n’y ai pas vu un moment de joie ou de communion comme j’avais pu l’observer en 2008 lors de l’élection de Barack Obama. Les larmes de joie de 2008, symbole d’une croyance en un lendemain plein d’espoir, ont laissé place hier au sentiment de revanche qu’une grande partie des pro-Trump ressentent. Il ne s’agit pas d’un « nous avons gagné » mais d’un « nous avons battu ». Si ce sentiment est compréhensible du fait du profond rejet qu’a suscité le candidat Trump tant nationalement qu’internationalement, il n’en est pas moins symbolique.

Mais il est aussi l’opposé du message véhiculé par Donald Trump suite à son élection. Alors qu’il n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Hillary Clinton pendant la campagne, ces premiers mots ce matin lui ont été réservé : il a salué sobrement son dévouement pour les Etats-Unis et tout le travail qu’elle a réalisé. Un premier pas vers un nouveau Donald Trump ?

 

5. Pas encore de femme présidente

Attention, il n’est pas question ici d’accuser les Etats-Unis d’un quelconque sexisme. Toutefois, on ne peut que constater que ce n’est pas aujourd’hui que le pays aura une présidente. Ce qui est particulièrement troublant, c’est même qu’à l’inverse les américains ont fait le choix d’élire un président régulièrement accusé de misogynie et d’agressions sexuelles. De façon plus générale, la campagne a montré à quel point la politique était toujours autant imprégnée de sexisme.

Mais le pire est qu’on peut percevoir un certain découragement comme en témoigne l’article de Roxane Gay dans le New York Times(1). Elle rêvait de voir enfin une femme à la tête des Etats-Unis après avoir eu 44 présidents. L’élection de Donald Trump la pousse aujourd’hui à se demander si elle verra une présidente des Etats-Unis d’Amérique.

 

6. Une élection marquée par les discriminations

La Cour Suprême aime décidément influencer les élections présidentielles : après la décision controversée « Citizens United vs. FEC » qui a assoupli les règles de financement des campagnes électorales (2010), la Cour Suprême a décidé de permettre aux districts de modifier la loi électorale sans autorisation fédérale. Cette décision a été très bien accueillie par les Etats républicains qui l’ont parfaitement utilisé pour limiter le vote des minorités traditionnellement très favorables aux démocrates (notamment la communauté afro-américaine). Ainsi, dans plusieurs Etats républicains, de nombreux bureaux de vote ont été fermés pour rendre le vote plus difficile. Autre astuce mise au point : réduire la durée d’ouverture des bureaux de vote. Enfin mention spéciale au Texas qui demande une pièce d’identité lors du vote (rien d’anormal jusque-là) et qui autorise le permis de port d’arme mais pas la carte étudiante délivrée par les universités publiques. L’idée était à chaque fois de compliquer le vote des populations votant majoritairement démocrate, c’est-à-dire souvent les jeunes ou les afro-américains. Dans une société déjà fragilisée socialement par des tensions raciales, ces nouvelles dispositions ne vont pas améliorer la situation.

 

7. Hier, n’avait pas lieu qu’une élection présidentielle…

En effet, dans le même temps, se déroulaient les élections pour le Congrès. Les Républicains ont conservé leur majorité au Sénat (et à la chambre des représentants mais il faut bien avouer qu’il n’y avait guère de suspense). Mais, encore plus intéressant, dans les différents Etats, les citoyens pouvaient voter pour les « ballot measures ». Ces derniers permettent aux citoyens de proposer une nouvelle loi ou la modification/suppression d’une loi déjà existante dans leur Etat. Pour ce faire, il faut que la proposition réunisse un certain nombre de signatures avant qu’elle soit proposée au vote. Les « ballot measures » sont un véritable indicateur de la santé de la démocratie américaine et des sujets qui intéressent les citoyens.

Cette année, 162 « ballot measures » étaient proposés au vote. Ce chiffre est en légère augmentation par rapport à 2014 (158) mais loin des chiffres de 2012 et 2010 (respectivement 188 et 184) et ce malgré, le fait que plusieurs Etats aient réduit le nombre de signatures nécessaires pour présenter au vote une « ballot measure ». Parmi les principaux thèmes, on retrouve bien évidement la légalisation de la marijuana (vote dans 9 Etats) mais aussi, ce qui est plus intéressant, dans 4 Etats, la hausse du salaire minimum. Ainsi, l’Etat de Washington va progressivement augmenter le salaire minimum de 9,47$ à 13,50$ en 2020 (sachant que le salaire minimum fédéral est de 7,25$). Deux autres sujets méritent également d’être mentionnés : des Etats ont dû voter sur le renforcement des contrôles lors de l’achat d’arme à feu et sur le système de protection sociale.

 

De ces résultats et enseignements découlent aussi forcément des interrogations.

 

1. Un boulevard pour Donald Trump

election2016usa

Les résultats sont sans appel pour les Démocrates : la défaite est totale. Alors qu’ils avaient l’espoir de reconquérir la majorité perdue en 2014 au Sénat (et donc potentiellement d’atténuer la défaite d’Hillary Clinton), le parti Républicain conserve la majorité. Cela donc laisse donc le champ libre à Donald Trump pour mettre en œuvre son programme politique. Barack Obama avait bénéficié des mêmes circonstances entre 2008 et 2010 (majorité démocrate au Sénat et à la Chambre des Représentants). Il en avait profité pour faire passer deux de ses réformes les plus controversées : Affordable Care Act et Dodd Frank Act.

 

2. Quelle relation entre Donald Trump et les journaux ?

Comme vous avez pu le voir plus haut, les relations entre le nouveau président des Etats-Unis et les journaux sont très mauvaises. Les deux camps n’ont aucune confiance dans l’autre. Pour une grande majorité des médias, Donald Trump est un « danger » pour les Etats-Unis, quelqu’un d’irrespectueux et d’irresponsable. Pour le milliardaire, les journaux ne sont qu’un outil au service d’Hillary Clinton.

Donald Trump, qui a est un bon communicant, a réussi à s’en sortir malgré ce rejet. Il parait tout de même difficilement envisageable que les relations entre les deux camps en restent au même point pendant 4 ans. A l’image de ce qu’il a montré cette nuit en rendant hommage à la candidate démocrate, Donald Trump va certainement essayer de normaliser ses relations avec la presse.

 

3. Comment vont réagir les démocrates après cette défaite ?

L’échec est cuisant pour les démocrates : ils perdent l’élection face à une des candidats les plus clivants de l’histoire et ne parviennent pas à reconquérir le Sénat. Qui pour venir à la rescousse du navire Démocrate ? Deux figures émergent aujourd’hui : Bernie Sanders, candidat malheureux à la primaire et qui a longtemps fait douter Hillary Clinton, et Joe Biden, le désormais ex vice-président dont la candidature à l’investiture démocrate avait été souhaité par certains au sein du parti (et même envisagé à un moment donné par le principal intéressé). Toutefois, ces deux hommes ne représentent pas vraiment l’avenir (respectivement 75 et 73 ans). Bill de Blasio, l’actuel maire de New York, pourrait être le candidat idéal dans 4 ans. Mais avant de penser à la prochaine élection présidentielle, le parti Démocrate doit d’abord comprendre les raisons de son échec et se remettre en ordre de bataille afin de remporter les élections du Congrès dans 2 ans.

 

4. Et les Républicains alors ?

Il ne faut pas oublier que, même si le parti Républicain a soutenu de bout en bout Donald Trump, de nombreuses voix se sont élevées pour que le Grand Old Party cesse de soutenir le milliardaire ou pour que le milliardaire se retire de la course. C’est notamment le cas de John McCain, Mitt Romney ou encore de Condoleezza Rice. L’ancien maire républicain de New York, Michael Bloomberg, est même allé plus en défendant la candidature d’Hillary Clinton. Et parmi ceux qui ont continué de soutenir Donald Trump, beaucoup l’ont fait par défaut comme Mitch McConnell, le leader des Républicains au Sénat.

Cette attitude de nombreux Républicains va sans nul doute laisser des traces. Connaissant Donald Trump, ce manque de soutien va certainement se payer cher. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Donald Trump a expliqué qu’il comptait gouverner dès le premier jour de sa présidence par décret. Cette manière de gouverner, que Barack Obama a dû employer depuis qu’il a perdu la majorité au Sénat, a rendu furieux les Républicains. Nous verrons bien s’ils acceptent longtemps que Donald Trump fasse la même chose…

 

5. Quel avenir pour les réformes mises en œuvre par l’administration Obama ?

Comment ne pas évoquer celui qui va bientôt quitter la Maison Blanche après 8 ans de présidence ? Certains s’inquiétaient de l’avenir d’une partie des réformes réalisées par le 44ième président des Etats-Unis si Hillary Clinton devenait présidente, notamment celui de Dodd Frank Act. Alors imaginez maintenant que Donald Trump est élu avec la majorité au Congrès. Tout le monde sait que, depuis son entrée en vigueur (et même avant), les Républicains ne cessent de vouloir se débarrasser de l’Affordable Care Act. Ils auront toute la marge de manœuvre pour le faire dans les deux prochaines années.

Aussi, l’héritage des 8 ans de présidence Obama risque de ne pas survivre longtemps au départ du premier président afro-américain de l’histoire des Etats-Unis. Toutefois, tout ne disparaîtra pas non plus du jour au lendemain. La nomination de Sonia Sotomayor à la Cour Suprême (troisième femme et première personne d’origine hispanique à accéder à ce poste) restera un symbole fort de l’héritage laissé par Barack Obama. La bonne santé de l’industrie automobile américaine devrait également rappeler tout le travail effectué par l’administration Obama.

 

6. Quel Donald Trump président des Etats-Unis ?

Premier choc ce matin en se levant et en découvrant la victoire de Donald Trump. Second choc en découvrant les images du discours du même Donald Trump après sa victoire. Bien loin de l’attitude adoptée lors des débats contre Hillary Clinton ou lors de ses meetings, le nouveau président s’est posé en rassembleur et a même remercié Hillary Clinton pour le travail effectué. C’est comme si le costume présidentiel avait changé l’homme. Mais s’agit-il seulement d’un changement de façade ? Seul le temps nous le dira mais le moins qu’on puisse dire, c’est que Donald Trump est parti pour nous surprendre encore longtemps…

 

Photo : Gage Skidmore – Flickr (licence)

 

Source :

  1. http://www.nytimes.com/interactive/projects/cp/opinion/election-night-2016/the-audacity-of-hopelessness

 

A propos Adrien Dorel

Fondateur de Claim Your Ideas - Etudiant à l'EDHEC & membre de Develop EDHEC Social Business

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