Réformisme versus conservatisme : ce que Thémistocle nous apprend

490 avant Jésus-Christ. Bataille de Marathon. Les guerres médiques, après quelques affrontements indirects, viennent de commencer. Elles opposent certains Etats grecs à l’Empire perse.

 

La bataille de Marathon est gagnée par les Grecs, grâce à leur infanterie d’élite, disciplinée et bien équipée. Les Perses sont rejetés à la mer, et l’empereur Darius avec eux. Cette victoire est le chant du cygne de l’aristocratie terrienne athénienne, longtemps dominante dans la vie économique et politique de la cité. De plus en plus, l’enjeu sera non terrien, mais maritime : voies commerciales, points stratégiques, flottes de guerre… Thémistocle, stratège bourru, ambitieux, et visionnaire, le comprend. Durant toute sa carrière, il va œuvrer pour le développement de la flotte athénienne afin de protéger la Grèce de nouvelles invasions. Il sait qu’il va susciter de profondes et violentes résistances. Il sait que bousculer un équilibre lui attirera les foudres de ceux qui en bénéficient. On lui reproche de privilégier « la racaille des marins », sans noblesse et sans intérêt. On lui reproche de s’éloigner des légendes héroïques qui ont bâti la Grèce. Lui sait que « nécessité fait loi », et que la plus grande des prouesses serait surtout de repousser les dizaines de milliers de guerriers qui vont, sans nul doute, les attaquer. Pendant dix années, il subit les manœuvres politiques et la calomnie. Il y résiste. Alors que la Cité-Etat manquait de fonds pour financer les programmes de construction navale, il transforme le problème en avantage, puisque, sous son autorité, de nouvelles mines d’argent sont découvertes près de la Cité, facilitant un financement accru et un essor économique.

 

En 480, les Perses envahissent de nouveau la Grèce, depuis le Nord cette fois-ci, et par le détroit des Dardanelles. Ils raseront et brûleront Athènes. Mais, en 479, la flotte perse sera écrasée au large d’Athènes, à Salamine, sous le commandement de Thémistocle. La flotte grecque était pourtant deux fois inférieure en nombres à celle des Perses. Quelques mois plus tard, à Platées, les Perses seront battus sur terre, grandement pénalisés par leurs rares approvisionnements et par des informations imprécises, du fait de la destruction de la flotte perse. Cette défaite mettra fin à toute présence perse sur le continent européen.

 

Que retenir de cet épisode historique fondateur ? Pourquoi l’avoir sélectionné pour aborder un sujet qui peut paraître bien lointain ?

 

Parce que, de nos jours, tout acteur politique national est soumis à de fortes pressions. Qu’il s’agisse d’Uber ou de ladite loi El Khomri, les mécontents se manifestent et s’appuient sur la puissance des réseaux sociaux. Certes, nous sommes loin des mouvements sociaux que l’on connaissait pendant les Trente Glorieuses ou même en 1995, au début du mandat de Jacques Chirac. Pourtant, souvent, face aux levées de bouclier, l’homme politique bat en retraite, comme l’a fait F. Hollande en dissolvant Uberpop. Beaucoup n’osent plus affronter les oppositions, craignant de dégringoler dans les sondages et, ce faisant, y chutant d’autant plus, car la majorité silencieuse y voit lâcheté et inconsistance. En réalité, chaque personnage public fait face à une logique double : il doit, dans le même temps, garantir l’ordre, mission fondatrice de l’Etat, et, conséquemment à l’affirmation de l’Etat moderne, réformer pour améliorer les conditions économiques, culturelles et politiques de la nation. Conservatisme et réformisme semblent s’opposer. Quelle que soit la décision prise, il y aura toujours des résistances et l’Histoire s’est faite de conflits. Les représentants de l’ordre établi ont initialement une puissance supérieure aux nouveaux entrants et s’attachent à une situation passée, car ils ont peur de l’avenir. Ils dévalorisent un futur dans lequel ils seraient remis en question. La remise en question est toutefois bénéfique, salvatrice. Comment rebondir si on ne s’interroge pas sur ce qui a mal fonctionné ? Alors, quand l’intérêt de la nation est en jeu, la main du dirigeant ne doit cependant pas trembler, sinon le système politique perd toute légitimité. Dans une démocratie telle que la nôtre, dès lorsqu’un dirigeant est au pouvoir, c’est qu’il a bénéficié de l’onction du peuple. Il dispose donc de toute l’horizontalité nécessaire pour agir. Il est de son devoir de s’attaquer à des privilèges injustifiés. Car, de fait, comment justifier qu’un petit nombre d’acteurs, les taxis par exemple, s’octroient la totalité d’un marché, faisant de ce fait grimper les prix et affaiblissant le pouvoir de l’usager ? C’est une injustice sociale, car cela empêche de potentiels actifs d’entrer sur le marché du travail, et une inefficacité économique.

 

Thémistocle nous a montré la voie. C’est en innovant qu’il a préservé l’indépendance athénienne et l’a rendue plus à même d’influer sur son futur. Grâce à son action, Athènes a pu survivre et a continué à jouer un grand rôle dans les siècles qui suivirent. Elle illustre encore aujourd’hui la grandeur philosophique. Refuser le monde tel qu’il est conduit au mieux à l’autarcie, au pire à la disparition. Voulons-nous vivre en vase clos, alors que les opportunités sont multiples et porteuses dans un monde ouvert ? Voulons-nous nous reposer sur nos acquis et nous effondrer au moindre coup de vent, comme tant d’illustres civilisations avant nous ? A l’époque de Thémistocle, les Grecs devaient s’approprier la mer, ils devaient prendre en compte ces nouveaux facteurs. Aujourd’hui, les citoyens et les usagers commencent à prendre conscience que les moyens technologiques mis à disposition, s’ils sont utilisés à bon escient, leur confèrent de nouveaux pouvoirs et peuvent les rétablir dans leur libre-arbitre. L’accès plus aisé à l’information, l’échange entre personnes, créent des synergies, occasionnent des rencontres, encouragent la création. Ne gâchons pas cela.

 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, une société n’avance pas en faisant table rase du passé. Elle se fortifie et s’adapte en prenant en compte et en respectant ce passé pour mieux calibrer des politiques réformatrices. On ferait bien de s’inspirer de cette citation du Britannique B. Disraeli : « Je suis conservateur, car je garde ce qui est bon et je change ce qui est mauvais ».

 

Photo : Frederic C81, Flickr.

A propos Sacha Bianovici

Etudiant à l'EDHEC Business School. Passionné d'histoire, de politique, d'économie, et de voyages.

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